FacebookTwitterFlux RSS

Sortie 67 : un quartier, une histoire, plusieurs avenues…

Par Carla Beauvais

L’enfer des gangs de rue… Un sujet pas simple à transposer sur grand écran de façon juste, réaliste et pertinente. Mais c’est à ce défi que Jephté Bastien a voulu s’attaquer en présentant son projet cinématographique sur ce phénomène qui ne cesse d’inquiéter les autorités et la population. L’affaire Villanueva est un exemple flagrant du fossé qui existe entre la réalité sur le terrain de ce qu’est un gang de rue et la perception de la population face à ce mode de vie que certains jeunes choisissent ou vers lequel ils peuvent être poussés par la force des choses et un système que l’on peut certes critiquer.

J’ai grandi dans le quartier St-Michel jusqu’à l’âge de 15 ans. Mes souvenirs de ce coin de la ville qui m’a vu grandir sont tout aussi présents que les images que j’ai vues hier après-midi en regardant la deuxième représentation du film Sortie 67 projetée à 13h devant une salle comble (pour une 2e fois) dans le cadre du festival Fantasia. En 14 ans d’existence, jamais un film présenté à 13h n’avait été présenté à guichets fermés.

A quoi Sortie 67 doit-il son succès ? Certes le sujet intrigue. Les gangs de rue, un des sujets favoris des journalistes en quête de sensations fortes ! Cible facile de tous les problèmes dans les quartiers périphériques ! Les événements survenus au cours des deux dernières années ne sont pas étrangers au fait que les gens veuillent comprendre, démystifier et même critiquer… Il est difficile de réellement saisir ce phénomène si on ne le vit pas de l’intérieur. Et je crois que c’est ce qui fait en sorte que Sortie 67 devient un film intéressant. On veut pouvoir entrer dans l’univers d’un gang, comprendre les motivations de ces jeunes. On veut pouvoir pénétrer dans leur spirale pour saisir l’essence des sentiments qui les habitent et pouvoir se faire une opinion un plus vraie et un peu plus collée à la réalité.

Est-ce que Sortie 67 répond à cette soif de savoir ? D’abord le film en est un de fiction, ce n’est pas un documentaire, je tiens à le préciser. Il s’agit de la lecture de l’auteur et sa recherche sur le sujet qui sont ici exposées. Lors de la période de questions, on apprend que M. Bastien a décidé de faire ce film pour son neveu de 16 ans qui a été assassiné d’une balle dans la tête. Qu’on le veuille ou non, le film sera donc teinté par cette trame, mais il n’est aucunement biaisé. Et c’est là que le pari de Jephté Bastien devient dur à relever. Présenter un portrait franc de la vie de la rue avec ces bons et mauvais côtés et être capable de faire un acte de pardon et ne pas être animé par la haine et la colère en écrivant les lignes de son récit.

Sortie 67 raconte l’histoire de Ronald (Anthony Clerveaux) qui dès son plus jeune âge doit affronter de terribles situations. Sa mère (Fabienne Colas) est tuée, devant ses yeux, à coup de marteau par son père qui l’a surpris en plein adultère. Dès lors, le calvaire du petit Ronald commence. Il passe de maisons d’accueil en maisons d’accueil. Plus de 13, pour finalement aboutir chez une femme (Yardly Kavanagh) qui loin de lui apporter le confort et l’assurance dont un enfant a besoin, le rabaisse constamment et le traite comme un moins que rien. Ronald quittera donc ce semblant de nid familial pour se retrouver SDF. C’est donc à ce moment que tout bascule à nouveau dans sa vie et que la rue devient sa seule alliée.

« Ce qui fait un homme n’est ni le quartier dans lequel il a grandi, ni la façon dont il a commencé sa vie, mais ce sont vraiment ses choix.»

Voici une phrase qui est lancée au tout début du film et qui sera le fil conducteur de ce récit. À l’âge adulte Ronald (Henri Pardo, belle découverte) bien ancré des les rouages des gangs de rue sous l’aile de Brooklyn (Benz Antoine, très crédible dans le rôle du chef de bande) réalisera que la vie qu’il mène n’est pas pour lui. Ses nouvelles responsabilités paternelles, ses démons qui ressurgissent et ses amis qui disparaissent, ont raison de l’enfer de la criminalité qui jusque là est sa seule porte de survie… Une vision romanesque de la réalité, mais est-ce possible dans la vraie vie ?

Est-ce si facile de quitter le milieu des gangs ? Quel avenir notre société réserve-t-elle à ces jeunes marginalisés (une fois la décision prise de changer le cours de leur existence) ? Sont-ils vraiment libres de choisir une autre voie (quelles sont les conséquences) ? Donne-t-on vraiment une chance égale aux jeunes issus des quartiers comme St-Michel ou Montréal-Nord pour réussir leur vie ? Naissent-ils avec les mêmes possibilités compte-tenu du fardeau social qu’ils doivent traîner dès leur jeune âge ?

Jephté Bastien n’est pas sociologue et il ne prétend pas l’être. Il n’est pas politicien et je ne crois pas qu’il aspire au pouvoir. Il n’est pas travailleur de rue et ne peut donc pas connaître toutes les pistes de solutions. Ce qui l’est ? Un citoyen qui a été marqué de près par ce phénomène. Ce qui l’est ? Un cinéaste talentueux qui a voulu touché les gens par un film difficile certes, mais porteur d’un message clair, qui peut faire bouger les choses et qui peut faire réfléchir. Ce qui l’est ? Un jeune d’origine haïtienne qui veut tendre la main à ses frères et les sensibiliser ! Ce qui l’est ? Un auteur qui n’a pas eu peur de prendre des risques et défendre ses idées contre vents et marées ! Et c’est pour cela que ce film est excellent, car il vient du cœur et de nulle part ailleurs…

Certains critiqueront sûrement le fait que Bastien minimise (ou occulte) dans son film le rôle  joué par la société et nos institutions dans ce débat houleux qu’est la criminalisation des jeunes. La criminalité est le résultat direct de la pauvreté, la marginalisation et la ghettoïsation. Pourquoi mettre le poids entier de son film  sur la notion de choix au détriment de la notion de circonstances ? Une question qu’il faudra lui poser certainement ! Mais selon moi, je crois que c’est un peu des deux, mais peut-on vraiment aborder tous ces sujets dans un seul film ? Si ce film peut faire réfléchir et changer la vie d’un seul jeune, alors je crois qu’il aura réussi son pari. Car loin d’être moralisateur, je crois que Sortie 67 peut vraiment mettre en perspective les choses. Plusieurs scènes sont puissantes par leurs textes. Je pense entre autre à la scène où un membre du gang raconte comment son père avec deux diplômes universitaires est un simple chauffeur de taxi, tandis que sa mère ne cesse de lui casser les oreilles avec le fait qu’il faut être plus éduqué que le Blanc pour réussir. Je pense aussi à la scène dans laquelle Ronald déchire le drapeau haïtien bleu et rouge et explique la signification de ce dernier, pendant que les gangs haïtiennes Crips et Blood s’entretuent pour ces mêmes couleurs.

Qui dit gangs de rue, dit policier ! Pas nécessairement ! Malgré toutes les scènes explicites du film (fusillades, viols en série, proxénétisme, etc.), jamais on n’aperçoit un uniforme bleu à l’horizon. Est-ce un choix délibéré de l’auteur ? Je n’en sais rien, mais je dirais que ce film présenté par Jephté Bastien, nous présente un visage humain derrière la criminalité. Il permet de canaliser et d’envisager une réflexion plus complète sur le sujet.

Points forts :

La distribution : Benz Antoine, Henri Pardo et Natacha Noël sont tout simplement parfaits. Mention également à Danny Blanco-Hall toujours juste et sincère.

La musique : Un moment fort l’interprétation de Stéphane Moraille au moment ou Ronald décide de changer de cap. Absolument grandiose.

Voici le teaser en attendant la sortie du film le 1er octobre prochain.

Digg This
Reddit This
Stumble Now!
Buzz This
Vote on DZone
Share on Facebook
Bookmark this on Delicious
Kick It on DotNetKicks.com
Shout it
Share on LinkedIn
Bookmark this on Technorati
Post on Twitter


1 Comments Add Yours ↓

  1. Guillaume #
    1

    Interessant!



Commentez cet article